DIALOGUES AU PAYS LOINTAIN

Je prends plusieurs fois le train dans la semaine, le ter centre, Rambouillet – Paris, Paris – Rambouillet. 35 minutes de malaise et de plaisance solitaire, où je regarde par la fenêtre, les gens, écoute de la musique ou lis. Je fais rarement les quatre en un seul trajet, faut pas déconner. En ce moment je lis Le Pays Lointain de Jean-Luc Lagarce et l’atmosphère du train, le silence, la solitude et les gueules de morts vivants, embrasse parfaitement l’ambiance de la pièce. Même topo que dans Juste la fin du monde, Louis est atteint du sida et fait le voyage vers les siens, après des années d’absence et de silence, pour leur annoncer qu’il va mourir. Fatalité qu’il taira.

Louis n’a plus que la mort pour seul horizon et se confronte aux souvenirs de ses dernières années, mais cette fois ils sont tous là : amis, famille, amants, amours, morts déjà et encore vivants. Le Pays Lointain est une grande réunion, un paysage élargit de Juste la fin du monde, où tous se croisent pour déballer leurs souvenirs, reproches et douleurs à celui qui les a abandonnés et qui les abandonnera une nouvelle fois mais pour toujours. Celui qui les a découragés de par son silence, sa froideur et son sourire et qu’ils ont laissé partir, seul et en paix, comme dernière preuve d’amour. L’incompris, abandonné lui aussi dans une profonde solitude.

Dave Heath questionne également cette notion de solitude. Présenté sur les murs du BAL à travers l’exposition Dialogues with Solitudes, le photographe américain a capturé les différents visages de la solitude des temps modernes. C’est des rues américaines des années 60 qu’il tire le portrait d’un triste malaise individuel : la foule et la promiscuité forcée des corps en opposition à l’isolement. Tous ont ce même regard vide, comme perdus dans de sombres dialogues avec eux-mêmes.

Le travail du photographe propose de montrer au monde entier que toutes ces personnes existent, même si elles s’absentent de longs instants, comme vous et moi, dans un pays lointain.

JUSTE LA FIN D’UNE HISTOIRE

Après avoir visionné Juste la fin du monde de Xavier Dolan dès sa sortie au cinéma en 2016, un date foireux par la même occasion mais qui m’a néanmoins permis de ne pas bouger les yeux de l’écran, je viens seulement de m’intéresser à la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce à l’origine du film. Et je n’ai pas été déçu, de loin.

J’ai alors retrouvé le calme de Louis, un dimanche midi, jour des cérémonies, face aux balbutiements de sa famille. Les discours s’entremêlent, la colère des siens se heurte à son mutisme. Louis qui a quitté le cocon familial il y a des années, du jour au lendemain, sans donner aucune nouvelle, quelques cartes postales formelles. Personne ne prête attention à son mal être et se contente de vomir des geysers de reproches, de-ci de-là, sans même lui demander sincèrement comment il va. La rancœur fait rage, le ton monte mais Louis reste calme, toujours, comme s’il n’était déjà plus là. Il fait preuve de la plus grande impartialité, de manière hautaine mais honnête, face aux cris et surtout, face à la mort qui l’attend et qui se veut irrémédiable.

Louis est atteint du sida et est allé à la rencontre de sa famille pour leur annoncer l’issue fatale, qu’il ne sera plus là demain. Et que finalement il taira. Jean-Luc Lagarce nous présente les effets tant physiques que psychiques du sentiment d’abandon, de la fuite d’une personne aimée. Il nous montre de par la froideur de son héros fugitif, son silence et ses dernières pensées, et de par la rancœur des personnes délaissées, ce qu’est la douloureuse morsure du sentiment d’abandon.

Un monde s’écroule pour Louis, sa vie se termine et son silence illustre sa souffrance, ses regrets, sa vie tout entière. Et sans même le savoir, sa famille en fait de même, elle hurle déjà la douleur prochaine, celle qu’ils ressentiront tous lorsqu’ils apprendront que leur frère, beau-frère ou fils prodigue est mort. Qu’il s’en est allé il y a plusieurs années et qu’il s’en ira bientôt, une nouvelle fois, pour toujours.

L’auteur nous offre une vision poignante de la Mort, de par son écriture pressée, et les réactions de l’ensemble de ses protagonistes. Tout au long de la pièce, les langues s’écorchent, les coeurs s’emballent et la rancœur peste.

L’être aimé souffre en silence, les amants hurlent de douleur.