L’INVENTION DES CORPS DE PIERRE DUCROZET, ROMAN 2.0

En vacances chez mes grands-parents dans le sud-ouest de la France, je poursuis le voyage au Mexique et aux États-Unis. Puis en fin de compte au plus profond de moi-même, sous ma peau et au travers de mes cellules, entre les lignes de L’invention des corps de Pierre Ducrozet.

Ces jours-ci je fais le triste constat du cycle de la vie. Je vois mes grands-parents vieillir, leurs corps dépérir. Je vois leur peau fripée et bleutée. J’observe leurs dos se voûter, leurs pas se ralentir, puis cesser. À la vue de ces corps qui s’affaiblissent, j’ai été déboussolé par le roman de Pierre Ducrozet et les flippantes possibilités d’une post-humanité.

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Tout commence aux côtés d’Alvarò, génie de l’informatique, et surtout survivant d’un terrible massacre à Iguala au Mexique, où plus de 40 étudiants sont morts. Son corps est affaibli, meurtri mais prend la fuite vers les États-Unis. Après avoir difficilement traversé la frontière, Alvarò se retrouve entre les murs surfaits de la Sillicon Valley, où l’on se contre fout de ses talents en informatique mais où l’on paie très cher pour jouer avec ce corps qui a survécu au pire. Il devient l’objet de plusieurs études scientifiques, manipulé par de puissants fervents de l’immortalité.

Dans son roman, Pierre Ducrozet place le corps humain au premier plan. Entre intrigue romanesque et faits historiques, il met en avant leur évolution grâce aux innovations technologiques, leur passion quand ils s’aiment et se retrouvent, leur révolution lorsqu’ils se réinventent, en changeant de sexe par exemple. Mais malgré cette perpétuelle réinvention, l’imperturbable destinée des corps se fait bien présente. Ils se meurent entre les pages, à travers nos yeux, et les mystères de la génétique restent impénétrables. À la plus grande peur des transhumanistes des temps modernes qui finalement nourrissent un espoir d’infini qui se révèle être enfantin.

« Les enfants pensent qu’ils sont les seuls à souffrir. Les adultes savent que ce n’est pas le cas. Ils ont peur parfois. Ils font avec. »

Pendant que d’autres se battent pour le droit à l’IVV (Interruption Volontaire de la Vie), comme Jacqueline Jencquel, 74 ans, qui a déjà planifiée sa mort en Suisse pour 2020.

Pierre Ducrozet nous livre un roman 2.0, alliant romance, technologies, défiant les corps et leur finalité.

FUGITIFS DE LA VIRILITÉ

Tout juste éjecté de l’adolescence, je tâtonne fébrilement l’enfer de l’âge adulte. Après de longues introspections et analyses quotidiennes du monde qui m’entoure, je me suis posé bon nombre de questions quant à ma place en tant qu’homme au sein d’une société hyper hétérocentrée et surtout hyper codée. Un homme est un être humain de sexe masculin et d’âge adulte. Jusque là tout va bien. Mais symboliquement au sein de la société, l’homme est caractérisé par sa virilité. Mais c’est quoi au juste être viril? La puissance sexuelle? La domination? Les muscles saillants? Les poils rugueux?

Virilité abusive pour Eddy de Pretto, dans sa chanson Kid, le chanteur dénonce une virilité agressive, celle qui te martèle la gueule chaque jour lorsque tu es enfant, encore insouciant, et que tu peux seulement tenter d’apprivoiser pour essayer de grandir en paix. Difficile de faire le « caïd », de contrôler en permanence tous ses faits et gestes et de faire comme si, dès lors que tu as une queue entre les jambes, être viril devenait intuitif.

Eddy de Pretto critique vivement, et avec une grande sensibilité, le dictat de la virilité dont on finit tous par se lasser.

Soufiane Ababri en fait de même. Fraîchement exposé à la galerie Praz Delavallade dans le Marais, il remet en question la virilité sous forme de bedworks érotiques. Des dessins colorés, voire enfantins, qui dégoulinent de virilité. Des mecs, des vrais, en casquettes et dont les survêts laissent imaginer qu’ils sont plutôt bien membrés. Des mecs violents, des durs, qui se font arrêter par les flics mais trahir par leurs pommettes rosées.

Dans la salle, plusieurs miroirs sont accrochés et chacun d’eux laissent entrevoir un morceau de la phrase « We like pink despite of appearances ». Les dessins sexy et engagés du jeune artiste sont d’ailleurs soigneusement et intelligemment positionnés sur des murs peints en rose. Une façon de rendre hommage aux soldats gays de la seconde guerre mondiale, étiquetés d’une étoile rose. Et de donner un brin de sensibilité à ses bonhommes cagoulés.

La virilité est fortement critiquée, pour perturber le processus de construction de soi et finalement, fausser violemment le concept de liberté. Comme tout ce qui déplaît, la virilité fait jaser. Elle fait aussi follement fantasmer.

@soufianeababri

LORD JOAN CORNELLÀ

Illustrateur et auteur de bandes dessinées barcelonais, Joan Cornellà détourne, avec cynisme et jovialité, les énigmes taboues de notre société.

J’ai découvert l’artiste il y a quelques mois sur les murs de l’Ex Dogana à Rome où des dizaines de ses oeuvres y étaient présentées. J’avais déjà entendu parler de lui mais je n’avais jamais réellement fait face à ses obscénités. J’ai alors jeté un coup d’oeil à tous les sketchs, plus absurdes les uns que les autres, projetés aux quatre coins de l’ancien complex industriel. Avant de passer de longues minutes immobilisé par la foule. De là, je n’avais plus que la possibilité de mater cet homme déguisé en chien, qui couche avec un poulet.  Je n’ai pas trouvé le pourquoi du comment de cette scène qui n’a cessé de se répéter. Au rythme des piallements, des galoches et d’une techno assourdissante, l’ambiance déjantée de l’artiste s’associait parfaitement aux absurdités de la soirée.

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Joan Cornellà se moque de tout, mais à travers sa cruauté, dénonce la brutalité et l’hypocrisie de notre société. Face au racisme, à l’homophobie, à l’handicap, à Trump, à la solitude, au suicide, aux réseaux sociaux, à la guerre, ses personnages ont toujours la même réaction : ils sourient. De par son oeuvre trash, l’artiste pointe du doigt nos propres travers quotidiens et tente de prouver qu’il est possible de rire de tout.

Joan Cornellà suscite les aberrations, il sait faire parler de lui en 6 cases, seulement.

https://www.joancornella.net

@sirjoancornella