NINO DANS LA NUIT DE CAPUCINE ET SIMON JOHANNIN : LE COUP D’ENCRE SUR UNE JEUNESSE INVISIBLE

Tout commence sur les bancs de la Légion, où Nino Paradis, 19 ans, tente une dernière fois de sauver sa peau. D’un quotidien soumis aux mécanismes de domination, entre entraînements à la dure et adjudants recruteurs à la con, Nino va dresser le portrait caricatural d’une misère sociale venue des quatre coins du monde. Tous ces hommes qui, comme lui, veulent échapper au chaos du passé.

Mais la vie de soldat ne dure pas longtemps pour Nino, qui en est rapidement écarté après que des traces de drogues aient été retrouvées dans son urine. Il reprend le peu qu’il a et file retrouver Lale à Paris, l’amour de sa vie. Tous les deux vont faire le choix d’une vie marginale, insoumise à l’infernale crédo « métro, boulot, dodo ». Et dans leur appartement miteux de la périphérie, où le froid venu tout droit de l’hiver entre par les trous qui jonchent les murs, ils n’ont que la peau de l’autre pour se réchauffer. 

Au fil des jours de galère, seul, à deux, ou entre amis, Nino va mettre un coup d’encre sur une jeunesse précaire et invisible, car invisibilisée par de bonnes gueules et un bon français. Ils survivent sur le bitume de Paris, à enchaîner les petits boulots mal payés et pour Nino, les vols et les extras, par-ci, par-là, le shit aux couilles, la sueur au front. Mais si leurs journées sont au point mort, leurs nuits sont en totales roues libres, sans cesse imbibées d’un cocktail explosif d’alcool et de drogues, sous les néons incandescents d’une ville qui flambe, certes, d’hypocrisie.

FASHION WEEK : LE LUBRIFIANT SOCIAL DES FASHIONISTAS

Samedi 2 mars, 11h, défilé de la marque italienne DROMe. Finalement ça n’a commencé qu’à 11h40, mais ça je m’y attendais. 40 minutes d’attente donc lors desquelles j’ai pu assister à un tout autre genre de show, celui des fashionistas. « Hi, hey, ciao bella », le lexique des faux-culs dans son intégralité. Et je pensais : « miroir, mon beau miroir, dis leur que ce sont tous des putain de stars ». 

Puis l’heure du vrai show est arrivée, la collection était intéressante : assemblage de motifs, de pièces, de matières et une ribambelle d’accessoires pimpée de paires de gants de motards venus tout droit du cosmos. Le tout dans une ambiance contrastée, sur fond de musiques italiennes alternées avec des sons plus underground, comme Underworld de Born Slippy. Le clair-obscur était marrant, tantôt à Rome, tantôt à Berlin, un coup de prosecco, un tonc de LSD. Ça matchait bien. Des looks colorés, d’autres plus sombres, tous portés par des alliens plus vénères que jamais, aux pas effrénés mais avec l’air un peu cabossé.

Puis à contre-courant du spectacle auquel j’assistais, qui n’a duré qu’une dizaine de minutes, un détail m’a surpris. Plusieurs personnes n’en avaient clairement rien à branler, les yeux rivés sur leurs téléphones. Quel intérêt de bouger son cul un samedi à 11h du mat, et souvent même de venir de l’étranger? Puis entre la mascarade du pré-show et cette attitude désinvolte, j’ai tout de suite compris que pour bon nombre de fashionistas, la fashion week n’est qu’un lubrifiant social. Toutes huilées, elles claquent des bises, se pavanent et s’approprient la scène le temps d’un instant pour le moins gênant, celui de leur vie.

INÈS RAU : « JE SUIS NÉE COMME ÇA »

Assignée garçon à sa naissance à Nancy, devenue Inès à Pigalle puis première playmate transgenre à poser pour le célèbre magazine Playboy. Avec FEMME, son autobiographie parue chez Flammarion le 14 novembre dernier, Inès Rau se dévoile totalement, de son voyage à l’intérieur des genres à sa libération en tant que femme. 

On aurait presque l’impression de lire son journal intime, tant l’écriture est sincère et les détails précis : enfance, questionnements, premiers émois, nuits débridées, sexualité et transition. Elle dit tout de son parcours, de la subtilité de sa féminité alors qu’elle n’était encore qu’un petit garçon à ses premiers travestissements. De son désir d’être belle de jour comme elle l’est la nuit à sa réassignation.

« Je suis mon propre sauveur, mon héros », c’est aux commandes de son corps qu’elle a eue le courage de s’affranchir des normes sociales et de s’approprier son identité. Aujourd’hui Inès est une femme accomplie qui n’oublie pas d’où elle vient, elle assume son premier sexe masculin et sa pluralité : « Même si je veux être une femme, mon masculin fait partie de mes origines, il est mes racines – je serai femme mais je n’oublierai pas d’où je viens ». 

Brûlante de désir de transcendance et de liberté, avec FEMME, Inès Rau se livre profondément dans un témoignage décomplexé et unique.

Une fois de plus, la beauté n’a ni genre, ni sexe et ni même d’identité. Inès Rau, née comme ça. 

@inesrau

UNE SOIRÉE CHEZ LES FASHIONISTAS : JE SUIS VENU, J’AI VU, JE ME SUIS CASSÉ DÉÇU

Cette rentrée j’étais super motivé quant à l’idée de mettre un pied dans le journalisme. Mobile qui m’a propulsé, tout excité au mois de septembre, à une soirée organisée par un magazine. Un bi-annuel anti mode qui fêtait son nouveau numéro, sa nouvelle collection de sapes hors de prix et la fashion week.

Les célébrations ont eu lieu dans les organes souillés du Palace, salle de spectacle et mythique club parisien, qui a pour l’occasion ouvert ses cuisses à une ribambelle de fashionistas hyper lookées. Et tout au long de la soirée, j’ai eu cette gênante impression d’assister à une masturbation généralisée d’égos.

Ce malaise visuel a de plus été agrémenté d’un cauchemar auditif. Heureusement SÔNGE a débarqué sur les coups de 2h avec son R’n’B électrisé et a donné à la salle un soupçon de convivialité. J’ai clairement été stupéfait par l’authenticité de l’artiste au sein d’une atmosphère si épineuse.

Très étrangement, ma déception s’est amplifiée en rejoignant le bar. J’avais bêtement pris une prévente à 20 balles, onéreuse mais justifiée par la promesse d’une setlist de folie et d’une conso gratuite. Je me suis vraiment senti trahi lorsque l’on m’a annoncé que ladite conso gratuite ne donnait droit qu’à une petite bière de 25cl. Puis j’ai carrément pleuré en lâchant 5 balles pour un shot de tequila. Désabusé et même pas bourré, je me suis finalement éclipsé pour me réconforter au kebab dégueu d’en face.

Au vu de l’avant-gardisme de la rédaction et surtout de toute la communication faite autour de l’évènement, j’en attendais bien plus de cette soirée qui n’a été que la représentation surfaite d’une comédie dont je n’ai même pas su rire.

Je suis venu, j’ai vu, je me suis cassé déçu.

DIALOGUES AU PAYS LOINTAIN

Je prends plusieurs fois le train dans la semaine, le ter centre, Rambouillet – Paris, Paris – Rambouillet. 35 minutes de malaise et de plaisance solitaire, où je regarde par la fenêtre, les gens, écoute de la musique ou lis. Je fais rarement les quatre en un seul trajet, faut pas déconner. En ce moment je lis Le Pays Lointain de Jean-Luc Lagarce et l’atmosphère du train, le silence, la solitude et les gueules de morts vivants, embrasse parfaitement l’ambiance de la pièce. Même topo que dans Juste la fin du monde, Louis est atteint du sida et fait le voyage vers les siens, après des années d’absence et de silence, pour leur annoncer qu’il va mourir. Fatalité qu’il taira.

Louis n’a plus que la mort pour seul horizon et se confronte aux souvenirs de ses dernières années, mais cette fois ils sont tous là : amis, famille, amants, amours, morts déjà et encore vivants. Le Pays Lointain est une grande réunion, un paysage élargit de Juste la fin du monde, où tous se croisent pour déballer leurs souvenirs, reproches et douleurs à celui qui les a abandonnés et qui les abandonnera une nouvelle fois mais pour toujours. Celui qui les a découragés de par son silence, sa froideur et son sourire et qu’ils ont laissé partir, seul et en paix, comme dernière preuve d’amour. L’incompris, abandonné lui aussi dans une profonde solitude.

Dave Heath questionne également cette notion de solitude. Présenté sur les murs du BAL à travers l’exposition Dialogues with Solitudes, le photographe américain a capturé les différents visages de la solitude des temps modernes. C’est des rues américaines des années 60 qu’il tire le portrait d’un triste malaise individuel : la foule et la promiscuité forcée des corps en opposition à l’isolement. Tous ont ce même regard vide, comme perdus dans de sombres dialogues avec eux-mêmes.

Le travail du photographe propose de montrer au monde entier que toutes ces personnes existent, même si elles s’absentent de longs instants, comme vous et moi, dans un pays lointain.

KIDDY SMILE CÉLÈBRE SON IDENTITÉ AVEC ONE TRICK PONY

Vendredi 31 août 2018, Kiddy Smile a dévoilé son premier album One Trick Pony. 

J’ai toujours vu briller le DJ-danseur-chanteur à travers les yeux de sa petite soeur, et aujourd’hui je suis super heureux de le voir briller sur tous mes écrans. Il y a deux ans, il balançait la vidéo de Let A Bitch Know, dans laquelle accompagné de danseurs, il reprend possession d’une cité. Un retour aux sources controversé, à coups de voguing et de voiture brûlée.  

En juin dernier, il met le feu à l’Élysée lors de la Fête de la Musique. Il portait un tee-shirt siglé « Fils d’immigrés, noir & pédé », une façon de s’affirmer et de rendre visible aux yeux de tous la communauté noire LGBT.

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Aujourd’hui avec One Trick Pony, l’artiste militant livre une house-électro entraînante aux paroles signifiantes. Soit l’envie de danser, de chanter mais aussi de s’interroger. Des obsessions sexuelles, ou plutôt phalliques, avec Dickmatized, au coming out avec Be Honest, en passant par l’homophobie et le racisme avec House of God. L’album s’attaque de façon personnelle à tous genres de sujets, sur des basses dansantes et dans un paysage majoritairement blanc et hétéronormé.

https://IDOL.lnk.to/One_Trick_Pony

L’INVENTION DES CORPS DE PIERRE DUCROZET, ROMAN 2.0

En vacances chez mes grands-parents dans le sud-ouest de la France, je poursuis le voyage au Mexique et aux États-Unis. Puis en fin de compte au plus profond de moi-même, sous ma peau et au travers de mes cellules, entre les lignes de L’invention des corps de Pierre Ducrozet.

Ces jours-ci je fais le triste constat du cycle de la vie. Je vois mes grands-parents vieillir, leurs corps dépérir. Je vois leur peau fripée et bleutée. J’observe leurs dos se voûter, leurs pas se ralentir, puis cesser. À la vue de ces corps qui s’affaiblissent, j’ai été déboussolé par le roman de Pierre Ducrozet et les flippantes possibilités d’une post-humanité.

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Tout commence aux côtés d’Alvarò, génie de l’informatique, et surtout survivant d’un terrible massacre à Iguala au Mexique, où plus de 40 étudiants sont morts. Son corps est affaibli, meurtri mais prend la fuite vers les États-Unis. Après avoir difficilement traversé la frontière, Alvarò se retrouve entre les murs surfaits de la Sillicon Valley, où l’on se contre fout de ses talents en informatique mais où l’on paie très cher pour jouer avec ce corps qui a survécu au pire. Il devient l’objet de plusieurs études scientifiques, manipulé par de puissants fervents de l’immortalité.

Dans son roman, Pierre Ducrozet place le corps humain au premier plan. Entre intrigue romanesque et faits historiques, il met en avant leur évolution grâce aux innovations technologiques, leur passion quand ils s’aiment et se retrouvent, leur révolution lorsqu’ils se réinventent, en changeant de sexe par exemple. Mais malgré cette perpétuelle réinvention, l’imperturbable destinée des corps se fait bien présente. Ils se meurent entre les pages, à travers nos yeux, et les mystères de la génétique restent impénétrables. À la plus grande peur des transhumanistes des temps modernes qui finalement nourrissent un espoir d’infini qui se révèle être enfantin.

« Les enfants pensent qu’ils sont les seuls à souffrir. Les adultes savent que ce n’est pas le cas. Ils ont peur parfois. Ils font avec. »

Pendant que d’autres se battent pour le droit à l’IVV (Interruption Volontaire de la Vie), comme Jacqueline Jencquel, 74 ans, qui a déjà planifiée sa mort en Suisse pour 2020.

Pierre Ducrozet nous livre un roman 2.0, alliant romance, technologies, défiant les corps et leur finalité.