JUSTE LA FIN D’UNE HISTOIRE

Après avoir visionné Juste la fin du monde de Xavier Dolan dès sa sortie au cinéma en 2016, un date foireux par la même occasion mais qui m’a néanmoins permis de ne pas bouger les yeux de l’écran, je viens seulement de m’intéresser à la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce à l’origine du film. Et je n’ai pas été déçu, de loin.

J’ai alors retrouvé le calme de Louis, un dimanche midi, jour des cérémonies, face aux balbutiements de sa famille. Les discours s’entremêlent, la colère des siens se heurte à son mutisme. Louis qui a quitté le cocon familial il y a des années, du jour au lendemain, sans donner aucune nouvelle, quelques cartes postales formelles. Personne ne prête attention à son mal être et se contente de vomir des geysers de reproches, de-ci de-là, sans même lui demander sincèrement comment il va. La rancœur fait rage, le ton monte mais Louis reste calme, toujours, comme s’il n’était déjà plus là. Il fait preuve de la plus grande impartialité, de manière hautaine mais honnête, face aux cris et surtout, face à la mort qui l’attend et qui se veut irrémédiable.

Louis est atteint du sida et est allé à la rencontre de sa famille pour leur annoncer l’issue fatale, qu’il ne sera plus là demain. Et que finalement il taira. Jean-Luc Lagarce nous présente les effets tant physiques que psychiques du sentiment d’abandon, de la fuite d’une personne aimée. Il nous montre de par la froideur de son héros fugitif, son silence et ses dernières pensées, et de par la rancœur des personnes délaissées, ce qu’est la douloureuse morsure du sentiment d’abandon.

Un monde s’écroule pour Louis, sa vie se termine et son silence illustre sa souffrance, ses regrets, sa vie tout entière. Et sans même le savoir, sa famille en fait de même, elle hurle déjà la douleur prochaine, celle qu’ils ressentiront tous lorsqu’ils apprendront que leur frère, beau-frère ou fils prodigue est mort. Qu’il s’en est allé il y a plusieurs années et qu’il s’en ira bientôt, une nouvelle fois, pour toujours.

L’auteur nous offre une vision poignante de la Mort, de par son écriture pressée, et les réactions de l’ensemble de ses protagonistes. Tout au long de la pièce, les langues s’écorchent, les coeurs s’emballent et la rancœur peste.

L’être aimé souffre en silence, les amants hurlent de douleur.

SÉPARÉS PAR LA VIE

À nos parents, nos héros, nos tracas.

On les idole follement jusqu’au jour où – baffe de désillusions – l’on se rend tristement compte qu’ils ne sont pas uniquement nos parents, mais des femmes, des hommes, des êtres humains, communs. Et pire encore, qu’ils n’ont pas pour unique et obsessionnelle raison de vivre : nous, leurs enfants. Je m’en suis aperçu lorsque les miens ont divorcé, à travers la nouvelle vie de mon père et le chagrin infini de ma mère.

Après s’être attaqué au dictat de la virilité dans sa chanson Kid, Eddy de Pretto prend pour cible sa mère dans Mamère. Il dresse le portrait d’une femme absente émotionnellement, et en hurle le constat. « Ma mère », « ma belle », « ma merde ». Les mots sont forts, prêtent à confusion, mais sonnent juste. Le chanteur nous entraîne dans sa rancœur par l’amertume des souvenirs qu’il énumère. Mamère c’est la douceur d’une voix et la douleur des mots. C’est des reproches à foison, le malaise de la provocation, et finalement l’amour d’un garçon qui promet d’appeler un jour sa mère « maman ».

Dans son troisième roman Qui a tué mon père, Édouard Louis se confronte lui aussi à une relation père-fils séparée par la vie. L’auteur remâche, après son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule, une relation bafouée par des incompréhensions. Mais cette fois, il ne se contente pas de recenser les tragédies et tente courageusement la réconciliation, en évoquant l’amour qu’il ressent pour son père et la honte que ce sentiment lui procure. Il s’abandonne même à sa vengeance en dénonçant un système politique qui l’a détruit physiquement, et surtout, en citant minutieusement les noms des accusés. Enfin, Édouard Louis conclut son roman en cultivant l’espoir touchant de l’un de ses amis qui dit : « ce sont les enfants qui transforment les parents, et pas le contraire ».

Malgré l’absence et l’épreuve d’abandon, les deux artistes laissent timidement entrevoir l’amour qu’ils ont pour leurs parents. Malgré la haine ou l’indifférence dans le discours de l’enfant, en ressort toujours la bienveillance pour ses parents.

KIDDY SMILE : YOU’VE BEEN DICKMATIZED

Mercredi 16 mai, aux alentours de midi, Kiddy Smile a balancé son nouveau single DICKMATIZED illustré d’un clip délirant. Autant vous dire que mon kebab sauce blanche s’est, dès lors que la vidéo a commencé, délicieusement métamorphosé en phallus victorieux.

DICKMATIZED, single promo de son prochain album One Trick Pony promis pour le 31 août. Et de la bande originale du prochain film de Gaspar Noé, Climax, présenté à Cannes lors de la Quinzaine des réalisateurs et dans lequel l’artiste tient également un rôle.

Ça parle de bite, mais surtout, de notre obsession déchaînée pour le cul et de toutes les relations toxiques qui en découlent.

« Nobody is immune »

Durant 3 minutes 39, Kiddy Smile se transforme en psy déjanté, autant que ses patients qui ont pour unique et démentielle obsession : la bite. On en voit partout, à travers leurs yeux obnubilés et sous différentes formes : dessins, cactus, lasers et têtes de bite. Le tout au sein d’un décor kitsch et d’une atmosphère délurée.

FUGITIFS DE LA VIRILITÉ

Tout juste éjecté de l’adolescence, je tâtonne fébrilement l’enfer de l’âge adulte. Après de longues introspections et analyses quotidiennes du monde qui m’entoure, je me suis posé bon nombre de questions quant à ma place en tant qu’homme au sein d’une société hyper hétérocentrée et surtout hyper codée. Un homme est un être humain de sexe masculin et d’âge adulte. Jusque là tout va bien. Mais symboliquement au sein de la société, l’homme est caractérisé par sa virilité. Mais c’est quoi au juste être viril? La puissance sexuelle? La domination? Les muscles saillants? Les poils rugueux?

Virilité abusive pour Eddy de Pretto, dans sa chanson Kid, le chanteur dénonce une virilité agressive, celle qui te martèle la gueule chaque jour lorsque tu es enfant, encore insouciant, et que tu peux seulement tenter d’apprivoiser pour essayer de grandir en paix. Difficile de faire le « caïd », de contrôler en permanence tous ses faits et gestes et de faire comme si, dès lors que tu as une queue entre les jambes, être viril devenait intuitif.

Eddy de Pretto critique vivement, et avec une grande sensibilité, le dictat de la virilité dont on finit tous par se lasser.

Soufiane Ababri en fait de même. Fraîchement exposé à la galerie Praz Delavallade dans le Marais, il remet en question la virilité sous forme de bedworks érotiques. Des dessins colorés, voire enfantins, qui dégoulinent de virilité. Des mecs, des vrais, en casquettes et dont les survêts laissent imaginer qu’ils sont plutôt bien membrés. Des mecs violents, des durs, qui se font arrêter par les flics mais trahir par leurs pommettes rosées.

Dans la salle, plusieurs miroirs sont accrochés et chacun d’eux laissent entrevoir un morceau de la phrase « We like pink despite of appearances ». Les dessins sexy et engagés du jeune artiste sont d’ailleurs soigneusement et intelligemment positionnés sur des murs peints en rose. Une façon de rendre hommage aux soldats gays de la seconde guerre mondiale, étiquetés d’une étoile rose. Et de donner un brin de sensibilité à ses bonhommes cagoulés.

La virilité est fortement critiquée, pour perturber le processus de construction de soi et finalement, fausser violemment le concept de liberté. Comme tout ce qui déplaît, la virilité fait jaser. Elle fait aussi follement fantasmer.

@soufianeababri

LORD JOAN CORNELLÀ

Illustrateur et auteur de bandes dessinées barcelonais, Joan Cornellà détourne, avec cynisme et jovialité, les énigmes taboues de notre société.

J’ai découvert l’artiste il y a quelques mois sur les murs de l’Ex Dogana à Rome où des dizaines de ses oeuvres y étaient présentées. J’avais déjà entendu parler de lui mais je n’avais jamais réellement fait face à ses obscénités. J’ai alors jeté un coup d’oeil à tous les sketchs, plus absurdes les uns que les autres, projetés aux quatre coins de l’ancien complex industriel. Avant de passer de longues minutes immobilisé par la foule. De là, je n’avais plus que la possibilité de mater cet homme déguisé en chien, qui couche avec un poulet.  Je n’ai pas trouvé le pourquoi du comment de cette scène qui n’a cessé de se répéter. Au rythme des piallements, des galoches et d’une techno assourdissante, l’ambiance déjantée de l’artiste s’associait parfaitement aux absurdités de la soirée.

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Joan Cornellà se moque de tout, mais à travers sa cruauté, dénonce la brutalité et l’hypocrisie de notre société. Face au racisme, à l’homophobie, à l’handicap, à Trump, à la solitude, au suicide, aux réseaux sociaux, à la guerre, ses personnages ont toujours la même réaction : ils sourient. De par son oeuvre trash, l’artiste pointe du doigt nos propres travers quotidiens et tente de prouver qu’il est possible de rire de tout.

Lord Joan Cornellà suscite les aberrations, il sait faire parler de lui en 6 cases, seulement.

https://www.joancornella.net

@sirjoancornella

C’EST PAS MA FAUTE À MOI, MOI LOANA

En couverture du dernier numéro de Elle, Loana est plus belle qu’elle ne l’a été ces dernières années. Mais malgré le costume de business woman qu’on a essayé de lui faire porter, une taille jugée convenable, le make-up et Photoshop, Loana sue les 17 années peu tendres qu’elle a traversées. Elle essaie ces jours-ci, en promouvant son nouveau livre, de crier haut et fort qu’elle va bien. Un message plein d’espoir, mais un visage qui ne respire pas la joie. Elle transpire encore la poudre, l’alcool, les médocs, le botox et le foutre de tous les mecs malhonnêtes qui lui sont passés dessus.

On se souvient de sa légèreté dans la piscine du Loft Story puis de sa descente aux enfers. Loana a subi une grosse dépression accompagnée d’une impressionnante transformation physique. Elle a multiplié les tentatives de suicide et ferait presque l’objet d’une étude sociologique pour être la première bimbo française a avoir été révélée dans une émission de télé-réalité. Elle avait tout pour plaire en 2001 : l’amour de John David, la gloire du Loft Story et un sex appeal indéniable. Et plus rien quelques années plus tard, plus assez belle pour être médiatisée et surtout plus assez bonne pour faire du fric.

Aujourd’hui fini les tragédies pour Loana, elle renaîtrait de ses cendres en couverture du célèbre magazine féminin. On se demandait pourquoi on l’aimait en juillet 2001, on se demande pourquoi encore Loana en mars 2018. En tout cas, la Rédactrice en Chef du magazine positionne très fièrement sa couverture à la deuxième place en nombre d’exemplaires vendus, après celle de Brigitte Macron. Malgré tout, Loana reste la bonne poire numéro un.

Elle me fait étrangement penser aux protagonistes de Georges Pérec dans son roman Les Choses, en plus trash forcément, une sorte d’héroïne déchue 2.0. Dans son œuvre, l’auteur décrit avec minutie la vie d’un jeune couple, Sylvie et Jérôme, dans les années 60. Leur quotidien est rythmé par leur perpétuelle quête de succès, de reconnaissance et de fric, ou comme dirait l’auteur par le « bonheur moderne ».

Un peu comme dans le Loft Story, Georges Pérec nous présente des jeunes lambdas, cupides, qui allient espoir et paresse et qui rêvent toujours plus qu’ils ne peuvent acquérir.

« Trop souvent, ils n’aimaient dans ce qu’ils appelaient le luxe, que l’argent qu’il y avait derrière. Ils succombaient aux signes de la richesse : ils aimaient la richesse avant d’aimer la vie. »

Sylvie, Jérôme et Loana ne partagent peut-être pas la même vie, ils partagent bien le même rêve.

SEXE : COMMENT ÇA MARCHE EN 2018

2018 : Tu choisis tes futures conquêtes comme tu choisirais une nouvelle paire de pompes, soit avant tout sur critères physiques. Tu privilégies donc le style de ton plan cul, la proéminence de ses attributs, plutôt que le bien-être qu’il pourrait t’apporter sur le long terme. Raison pour laquelle tes parties de jambes en l’air sont souvent dépourvues de plaisir et a posteriori insensées. Mais surtout, tu changes de partenaires autant de fois que tu le veux. Tu consommes donc le sexe, de manière bestiale et abondante afin d’assouvir tes pulsions primitives, sans parler de procréation bien sûr, et de prévention si t’es un minimum consciencieux. Tu n’as jamais été aussi libre de baiser comme bon te semble, d’écouter tes désirs et de les réaliser. Mais aussi de parler de tes ébats à tout va, le champ lexical du uc s’est totalement emparé de ta bouche et résonne d’ailleurs à chaque coin de rue. Fini les qu’en dira-t-on, en 2018 tu baises avec qui tu veux, quand tu veux, dans la plus grande des libertés. Fini l’amour, les sentiments, la baise a vraiment pris le relais.

Alors que dans ma tête, tout se résumerait presque qu’à une histoire de cul, j’ai naturellement été attiré par Sexe et Mensonges, le dernier livre de Leïla Slimani. Bien avant de m’intéresser au sous titre, La vie sexuelle au Maroc.

Sexe et mensonges, deux sujets qui n’ont pas manqué d’éveiller tous mes sens. Tandis que je baigne dans un monde hypersexualisé, où papa quitte maman pour une histoire de boule, j’ai été surpris par les témoignages auxquels l’auteure a participé. Il est difficile de s’imaginer qu’aujourd’hui encore, de l’autre côté de la Méditerranée, les rapports sexuels sont un tout autre enjeux. On se cache pour s’échanger un baiser, puis on finit par être la risée du quartier, la pute, le pédé.

Au fil des rencontres, Zhor nous annonce froidement qu’au Maroc, la pire IST qu’on puisse choper c’est un bébé. Puis les témoignages se succèdent, s’entremêlent un conservatisme orientaliste démesuré et un profond besoin de changement. Un besoin d’histoires sans lendemain, mais surtout, de s’approprier son corps et d’en jouir comme on l’entend.

Un peu plus loin dans le livre, Leïla Slimani retranscrit également Si j’avais été un homme à Beni Mellal, son article poignant paru dans Libération à la suite d’une agression homophobe. Une agression qui n’en serait pas une puisque les deux hommes qui ont été frappés, insultés et humiliés, ont aussi été arrêtés et jugés coupables. Comme l’a fait Leïla Slimani, demande-toi, toi aussi, ce que tu aurais fait si tu étais né homo dans la petite ville de Beni Mellal. Si une nuit, alors que tu étais avec un mec, une bande d’écervelés était entrée. Des mecs prêts à te casser la gueule, à te tuer. Ils t’auraient frappé, se seraient acharnés sur ta face, t’auraient défiguré. Et pendant ces longues minutes tu aurais aussi pensé au fait que tu n’étais pas seulement victime dans cette histoire, mais qu’aux yeux de la loi, aux yeux de tous, tu étais aussi coupable. Et que la police qui viendrait peut-être arrêter cette bande de cons, t’arrêterait toi aussi, et qu’en t’insultant de sale pédé, ils te traîneraient en taule.

Sexe et mensonges est construit sur un voyeurisme qui fait sens. C’est l’immersion promise au sein de la « société du mensonge ». Bien loin des coutumes débridées du pays des mille et une libertés.

Choc des cultures assuré.