UNE SOIRÉE CHEZ LES FASHIONISTAS : JE SUIS VENU, J’AI VU, JE ME SUIS CASSÉ DÉÇU

Cette rentrée j’étais super motivé quant à l’idée de mettre un pied dans le journalisme. Mobile qui m’a propulsé, tout excité au mois de septembre, à une soirée organisée par un magazine. Un bi-annuel anti mode qui fêtait son nouveau numéro, sa nouvelle collection de sapes hors de prix et la fashion week.

Les célébrations ont eu lieu dans les organes souillés du Palace, salle de spectacle et mythique club parisien, qui a pour l’occasion ouvert ses cuisses à une ribambelle de fashionistas hyper lookées. Un défilé underground qui m’a tout de même valu quelques relents. Tout au long de la soirée, j’ai eu cette gênante impression d’assister à une masturbation généralisée d’égos surdimensionnés.

Ce malaise visuel a de plus été agrémenté d’un cauchemar auditif. Heureusement SÔNGE a débarqué sur les coups de 2h avec son R’n’B électrisé, m’a envoûté avec les paroles de Roses et a donné à la salle un soupçon de convivialité. J’ai clairement été stupéfait par l’authenticité de l’artiste au sein d’une atmosphère si épineuse.

Très étrangement, ma déception s’est amplifiée en rejoignant le bar. J’avais bêtement pris une prévente à 20 balles, onéreuse mais justifiée par la promesse d’une conso gratuite. Je me suis vraiment senti trahi lorsque l’on m’a annoncé que ladite conso gratuite ne donnait droit qu’à une petite bière de 25cl. Puis j’ai carrément pleuré en lâchant 5 balles pour un shot de tequila. Désabusé et même pas bourré, je me suis finalement éclipsé pour me réconforter au kebab dégueu d’en face.

Au vu de l’avant-gardisme de la rédaction et surtout de toute la communication faite autour de l’évènement, j’en attendais bien plus de cette soirée qui n’a été que la représentation surfaite d’une comédie dont je n’ai même pas ri.

Je suis venu, j’ai vu, je me suis cassé déçu.

DIALOGUES AU PAYS LOINTAIN

Je prends plusieurs fois le train dans la semaine, le ter centre, Rambouillet – Paris, Paris – Rambouillet. 35 minutes de malaise et de plaisance solitaire, où je regarde par la fenêtre, les gens, écoute de la musique ou lis. Je fais rarement les quatre en un seul trajet, faut pas déconner. En ce moment je lis Le Pays Lointain de Jean-Luc Lagarce et l’atmosphère du train, le silence, la solitude et les gueules de morts vivants, embrasse parfaitement l’ambiance de la pièce. Même topo que dans Juste la fin du monde, Louis est atteint du sida et fait le voyage vers les siens, après des années d’absence et de silence, pour leur annoncer qu’il va mourir. Fatalité qu’il taira.

Louis n’a plus que la mort pour seul horizon et se confronte aux souvenirs de ses dernières années, mais cette fois ils sont tous là : amis, famille, amants, amours, morts déjà et encore vivants. Le Pays Lointain est une grande réunion, un paysage élargit de Juste la fin du monde, où tous se croisent pour déballer leurs souvenirs, reproches et douleurs à celui qui les a abandonnés et qui les abandonnera une nouvelle fois mais pour toujours. Celui qui les a découragés de par son silence, sa froideur et son sourire et qu’ils ont laissé partir, seul et en paix, comme dernière preuve d’amour. L’incompris, abandonné lui aussi dans une profonde solitude.

Dave Heath questionne également cette notion de solitude. Présenté sur les murs du BAL à travers l’exposition Dialogues with Solitudes, le photographe américain a capturé les différents visages de la solitude des temps modernes. C’est de la rue qu’il tire le portrait d’un triste malaise individuel : la foule et la promiscuité forcée des corps en opposition à l’isolement. Tous ont ce même regard vide, comme perdus dans de sombres dialogues avec eux-mêmes. Le travail du photographe propose de montrer au monde entier que toutes ces personnes existent, sont bien présentes, même si elles s’absentent de longs instants, comme vous et moi, dans un pays lointain.

Christine, Chris ou Héloïse

Christine and the Queens en 2014, j’étais pas fan. Pas fan de son album Chaleur Humaine, du personnage, de son univers et encore moins de ses pas de danse. Pour moi c’était trop bobo, trop intello coincé. Je ne comprenais pas l’engouement qu’on lui vouait, ni l’admiration qu’on lui portait et la flopée d’éloges qui s’ensuivait. C’était sympa, quelques airs entêtants, basta. Bon, j’avais quand même été séduit par l’audace de son titre Paradis Perdus, mixer Christophe et Kanye West c’était vraiment inattendu. Et en plus de ça elle illustrait le morceau avec sobriété, loin de la danse contemporaine hyper abstraite pour laquelle elle nous avait habitué.

Chris en 2018, j’adore. Métamorphosée par l’infernale machine du show business, l’artiste est plus sensuelle que jamais. Elle revêt dorénavant un look androgyne, sexy et affirmé, cheveux courts et muscles apparents. L’artiste a évolué et affiné son style, coup de com ou de sincérité pour son attitude de garçon manqué, c’est sa vie sentimentale qui l’aurait renforcée et permise de s’affirmer. Frustrée émotionnellement et révoltée face à un machisme purulent, elle propose dorénavant avec Chris des morceaux plus rythmés, plus énergiques, voire funky avec Damn, dis-moiet dévoile une esthétique plus travaillée. Elle a tout l’air d’un mec, ou plutôt d’un ado, mais d’après son interview dans Antidote Magazine : Excess, elle ne s’est jamais sentie aussi meuf et libre avec son corps. Elle se dénude dans le clip de 5 dollars et montre ses boobs dans celui de La Marcheuse. Chris a troqué la douceur pour le désir fougueux : « C’est un album qui parle beaucoup de désir. Du désir amoureux, mais également du désir de se jeter dehors… » .

Christine, Chris ou Héloïse sème le doute sur son identité. Femme libérée ou en pleine libération, elle est plus convaincante qu’avant et surtout plus excitante, à regarder et à écouter.

KIDDY SMILE CÉLÈBRE SON IDENTITÉ AVEC ONE TRICK PONY

Vendredi 31 août 2018, Kiddy Smile a dévoilé son premier album One Trick Pony. 

J’ai toujours vu briller le DJ-danseur-chanteur à travers les yeux de sa petite soeur, et aujourd’hui je suis super heureux de le voir briller sur tous mes écrans. Il y a deux ans, il balançait la vidéo de Let A Bitch Know, dans laquelle accompagné de danseurs, il reprend possession d’une cité. Un retour aux sources controversé, à coups de voguing et de voiture brûlée.  

En juin dernier, il met le feu à l’Élysée lors de la Fête de la Musique. Il portait un tee-shirt siglé « Fils d’immigrés, noir & pédé », une façon de s’affirmer et de rendre visible aux yeux de tous la communauté noire LGBT.

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Aujourd’hui avec One Trick Pony, l’artiste militant livre une house-électro entraînante aux paroles signifiantes. Soit l’envie de danser, de chanter mais aussi de s’interroger. Des obsessions sexuelles, ou plutôt phalliques, avec Dickmatized, au coming out avec Be Honest, en passant par l’homophobie et le racisme avec House of God. L’album s’attaque de façon personnelle à tous genres de sujets, sur des basses dansantes et dans un paysage majoritairement blanc et hétéronormé.

https://IDOL.lnk.to/One_Trick_Pony

L’INVENTION DES CORPS DE PIERRE DUCROZET, ROMAN 2.0

En vacances chez mes grands-parents dans le sud-ouest de la France, je poursuis le voyage au Mexique et aux États-Unis. Puis en fin de compte au plus profond de moi-même, sous ma peau et au travers de mes cellules, entre les lignes de L’invention des corps de Pierre Ducrozet.

Ces jours-ci je fais le triste constat du cycle de la vie. Je vois mes grands-parents vieillir, leurs corps dépérir. Je vois leur peau fripée et bleutée. J’observe leurs dos se voûter, leurs pas se ralentir, puis cesser. À la vue de ces corps qui s’affaiblissent, j’ai été déboussolé par le roman de Pierre Ducrozet et les flippantes possibilités d’une post-humanité.

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Tout commence aux côtés d’Alvarò, génie de l’informatique, et surtout survivant d’un terrible massacre à Iguala au Mexique, où plus de 40 étudiants sont morts. Son corps est affaibli, meurtri mais prend la fuite vers les États-Unis. Après avoir difficilement traversé la frontière, Alvarò se retrouve entre les murs surfaits de la Sillicon Valley, où l’on se contre fout de ses talents en informatique mais où l’on paie très cher pour jouer avec ce corps qui a survécu au pire. Il devient l’objet de plusieurs études scientifiques, manipulé par de puissants fervents de l’immortalité.

Dans son roman, Pierre Ducrozet place le corps humain au premier plan. Entre intrigue romanesque et faits historiques, il met en avant leur évolution grâce aux innovations technologiques, leur passion quand ils s’aiment et se retrouvent, leur révolution lorsqu’ils se réinventent, en changeant de sexe par exemple. Mais malgré cette perpétuelle réinvention, l’imperturbable destinée des corps se fait bien présente. Ils se meurent entre les pages, à travers nos yeux, et les mystères de la génétique restent impénétrables. À la plus grande peur des transhumanistes des temps modernes qui finalement nourrissent un espoir d’infini qui se révèle être enfantin.

« Les enfants pensent qu’ils sont les seuls à souffrir. Les adultes savent que ce n’est pas le cas. Ils ont peur parfois. Ils font avec. »

Pendant que d’autres se battent pour le droit à l’IVV (Interruption Volontaire de la Vie) et souhaitent décider de la date de leur mort, l’auteur nous livre un roman 2.0, alliant romance, technologies, défiant les corps et leur finalité.

JUSTE LA FIN D’UNE HISTOIRE

Après avoir visionné Juste la fin du monde de Xavier Dolan dès sa sortie au cinéma en 2016, un date foireux par la même occasion mais qui m’a néanmoins permis de ne pas bouger les yeux de l’écran, je viens seulement de m’intéresser à la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce à l’origine du film. Et je n’ai pas été déçu, de loin.

J’ai alors retrouvé le calme de Louis, un dimanche midi, jour des cérémonies, face aux balbutiements de sa famille. Les discours s’entremêlent, la colère des siens se heurte à son mutisme. Louis qui a quitté le cocon familial il y a des années, du jour au lendemain, sans donner aucune nouvelle, quelques cartes postales formelles. Personne ne prête attention à son mal être et se contente de vomir des geysers de reproches, de-ci de-là, sans même lui demander sincèrement comment il va. La rancœur fait rage, le ton monte mais Louis reste calme, toujours, comme s’il n’était déjà plus là. Il fait preuve de la plus grande impartialité, de manière hautaine mais honnête, face aux cris et surtout, face à la mort qui l’attend et qui se veut irrémédiable.

Louis est atteint du sida et est allé à la rencontre de sa famille pour leur annoncer l’issue fatale, qu’il ne sera plus là demain. Et que finalement il taira. Jean-Luc Lagarce nous présente les effets tant physiques que psychiques du sentiment d’abandon, de la fuite d’une personne aimée. Il nous montre de par la froideur de son héros fugitif, son silence et ses dernières pensées, et de par la rancœur des personnes délaissées, ce qu’est la douloureuse morsure du sentiment d’abandon.

Un monde s’écroule pour Louis, sa vie se termine et son silence illustre sa souffrance, ses regrets, sa vie tout entière. Et sans même le savoir, sa famille en fait de même, elle hurle déjà la douleur prochaine, celle qu’ils ressentiront tous lorsqu’ils apprendront que leur frère, beau-frère ou fils prodigue est mort. Qu’il s’en est allé il y a plusieurs années et qu’il s’en ira bientôt, une nouvelle fois, pour toujours.

L’auteur nous offre une vision poignante de la Mort, de par son écriture pressée, et les réactions de l’ensemble de ses protagonistes. Tout au long de la pièce, les langues s’écorchent, les coeurs s’emballent et la rancœur peste.

L’être aimé souffre en silence, les amants hurlent de douleur.

SÉPARÉS PAR LA VIE

À nos parents, nos héros, nos tracas.

On les idole follement jusqu’au jour où – baffe de désillusions – l’on se rend tristement compte qu’ils ne sont pas uniquement nos parents, mais des femmes, des hommes, des êtres humains, communs. Et pire encore, qu’ils n’ont pas pour unique et obsessionnelle raison de vivre : nous, leurs enfants. Je m’en suis aperçu lorsque les miens ont divorcé, à travers la nouvelle vie de mon père et le chagrin infini de ma mère.

Après s’être attaqué au dictat de la virilité dans sa chanson Kid, Eddy de Pretto prend pour cible sa mère dans Mamère. Il dresse le portrait d’une femme absente émotionnellement, et en hurle le constat. « Ma mère », « ma belle », « ma merde ». Les mots sont forts, prêtent à confusion, mais sonnent juste. Le chanteur nous entraîne dans sa rancœur par l’amertume des souvenirs qu’il énumère. Mamère c’est la douceur d’une voix et la douleur des mots. C’est des reproches à foison, le malaise de la provocation, et finalement l’amour d’un garçon qui promet d’appeler un jour sa mère « maman ».

Dans son troisième roman Qui a tué mon père, Édouard Louis se confronte lui aussi à une relation père-fils séparée par la vie. L’auteur remâche, après son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule, une relation bafouée par des incompréhensions. Mais cette fois, il ne se contente pas de recenser les tragédies et tente courageusement la réconciliation, en évoquant l’amour qu’il ressent pour son père et la honte que ce sentiment lui procure. Il s’abandonne même à sa vengeance en dénonçant un système politique qui l’a détruit physiquement, et surtout, en citant minutieusement les noms des accusés. Enfin, Édouard Louis conclut son roman en cultivant l’espoir touchant de l’un de ses amis qui dit : « ce sont les enfants qui transforment les parents, et pas le contraire ».

Malgré l’absence et l’épreuve d’abandon, les deux artistes laissent timidement entrevoir l’amour qu’ils ont pour leurs parents. Malgré la haine ou l’indifférence dans le discours de l’enfant, en ressort toujours la bienveillance pour ses parents.